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Allocutions: Renato Ruggiero
Allocutions: Mike Moore
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IJe
tiens tout d'abord à dire combien je suis heureux de pouvoir m'adresser à ce public
prestigieux, surtout à un moment aussi critique de l'économie mondiale. L'histoire nous
apprend que bon nombre des plus grandes visions de l'humanité ont été conçues dans des
moments d'adversité: de la création du système d'après-guerre sur les ruines du
conflit mondial à la construction de l'Europe, sans oublier la chute du mur de Berlin, la
grande leçon de notre génération est que l'imagination et l'espoir ont toujours vaincu
le scepticisme. Nous faisons face aujourd'hui à ce que le Président Clinton a
décrit comme étant la plus grave crise économique des 50 dernières années. Or
cette crise devrait aussi être l'occasion pour les États-Unis et pour d'autres pays non
seulement de s'attaquer aux problèmes du système financier - qui sont les plus
urgents - mais encore de relever les défis beaucoup plus vastes qui résultent
de la révolution technologique et économique à laquelle nous assistons. C'est dans ce
contexte plus général que je voudrais m'exprimer aujourd'hui.
La
crise financière a suscité beaucoup de questions et elle continuera à en susciter. Mais
peut-être la question la plus déconcertante est celle-ci: pourquoi tout cela arrive-t-il
aujourd'hui, au moment même où nous pensons avoir trouvé tant de réponses aux
problèmes du monde?
Presque
dix ans se sont écoulés depuis la chute du mur de Berlin: nous sommes maintenant à un
moment où la foi dans la liberté - libre choix, marchés libres, et libre
circulation des biens, des capitaux et des idées - a progressé de façon
spectaculaire dans le monde entier. Où le leadership des États-Unis est quasiment
incontesté. Où l'économie des pays avancés est plus dynamique qu'elle ne l'a été
depuis des décennies. Et où celle des nombreux pays en développement a été, jusqu'à
une date très récente, encore plus dynamique avec un taux de croissance annuel moyen de
6 pour cent tout au long des années 90. Où les murs économiques qui nous
séparent sont abaissés ou tout simplement démolis, aussi bien au niveau multilatéral
qu'à l'intérieur de vastes blocs régionaux. Et où les satellites, les ordinateurs, et
les fibres optiques sont en train de créer la réalité d'un village électronique
planétaire, avec d'énormes possibilités d'élargir le cercle de la modernisation à
l'Asie, à l'Amérique latine et à l'Afrique, au-delà des quelques privilégiés en
Occident.
Pourquoi,
avec autant de possibilités de construire un monde meilleur, devons-nous aujourd'hui
faire face à des difficultés aussi graves? La réponse est en partie un péché
d'orgueil. La nouvelle économie mondiale n'est pas nouvelle au point d'avoir échappé
aux lois économiques de la gravité. Les cycles économiques existent toujours, sous une
forme exacerbée même en raison de la rapidité du changement et du degré d'intégration
de nos économies. Les imperfections du marché - surinvestissement, surchauffe,
surproduction - n'ont pas disparu. Elles n'ont fait que réapparaître à un
niveau plus global. En réalité, l'une des principales victimes de la crise actuelle est
la conviction que la progression de l'économie mondiale est inévitable, et que nous
pourrions passer de l'époque de la guerre froide à une nouvelle ère mondiale sans
douleur et sans devoir faire preuve de beaucoup d'efforts ou d'imagination. Nous avions
tort. Ce monde en voie de globalisation recèle d'immenses promesses, mais aussi une
complexité et des difficultés immenses.
C'est
pourquoi nous nous trouvons devant des défis accrus. Jamais la technologie n'a progressé
aussi vite qu'aujourd'hui, forgeant en même temps une nouvelle économie mondiale. Un
quart de la production mondiale est aujourd'hui exporté, contre tout juste 7 pour
cent en 1950. Pour les pays en développement, cette proportion est encore plus forte,
soit près de 40 pour cent, et témoigne de l'intégration sans précédent de ces
pays à l'économie mondiale. Les mouvements de capitaux dans le monde sont beaucoup plus
rapides et leur volume a été multiplié de plusieurs fois pour dépasser 1 billion
de dollars pour une seule journée. Tout cela a donné naissance à une économie mondiale
plus interdépendante et plus ouverte, avec une efficacité nouvelle, une plus grande
prospérité et des niveaux de vie plus élevés pour des millions de personnes. Cela a
aussi fait apparaître des incertitudes nouvelles, des risques nouveaux et des défis
nouveaux.
La
question qui se pose est: Nous sommes-nous adaptés à ce monde nouveau? Nos systèmes,
nos politiques, nos approches sont-ils à la hauteur? Au début de ce siècle, nous avons
construit un cadre d'institutions et de politiques nationales pour contribuer à réaliser
pleinement le potentiel des marchés nationaux libéralisés: législation bancaire,
politique de concurrence, protection sociale, droit du travail, et lois sur la santé et
la sécurité. À mesure que la logique de la mondialisation se développe, la nécessité
de politiques semblables au niveau international devient urgente. Notre problème
aujourd'hui c'est que nous essayons de gérer l'économie mondiale du siècle prochain
avec les institutions et politiques héritées d'un siècle qui s'achève. La crise
actuelle montre que nous ne pouvons plus ignorer cette réalité.
II
Mais
la tâche ne sera pas simple, ni indolore. Tout d'abord, la mondialisation est en train
d'effacer la distinction entre problèmes nationaux et problèmes internationaux, en
redéfinissant - sans les rendre caduques - nos notions
traditionnelles de souveraineté. Comme nous l'avons vu au cours de l'année écoulée, la
faiblesse des systèmes financiers nationaux peut désormais avoir des répercussions
majeures à l'échelle mondiale. Or il n'existe aucun mécanisme simple permettant de
dépasser les frontières pour contribuer à influencer et à améliorer la situation.
D'ailleurs, la finance n'est certainement pas le seul domaine d'action où la
mondialisation transforme actuellement ce qui était des problèmes nationaux en
préoccupations mondiales. Les pays ont le droit d'utiliser leurs ressources comme ils le
jugent bon. Cependant, cela peut s'accompagner de pluies acides, de gaz de serre, ou de
déforestation, phénomènes qui affectent à leur tour l'écosystème mondial qui est
notre bien commun. Un exemple encore plus sensible est celui des droits de l'homme, que
beaucoup de pays considèrent comme une affaire intérieure. Or il devient de plus en plus
difficile de maintenir cette distinction dans un monde caractérisé non seulement par
l'interconnexion du commerce international mais encore par la dimension planétaire de
l'information, où CNN, Internet, ou les télécopieurs diffusent sans peine images et
informations à travers les frontières d'une manière qui influence profondément la
vision que les nations ont les unes des autres.
Cela
nous amène au deuxième défi de cette ère mondiale. Le commerce, l'investissement et la
technologie tissent des liens toujours plus étroits dans notre monde, mais celui-ci reste
un monde composé de systèmes différents, ayant des intérêts et des origines
différents, et se situant à des niveaux de développement très différents. Au moment
même où nous avons besoin de davantage de coopération et de consensus, la communauté
internationale n'est plus un club transatlantique douillet mais une véritable communauté
d'intérêts planétaire, avec des dizaines d'acteurs nouveaux, actifs et importants, sur
la scène mondiale, qui sont presque tous des pays en développement ou des pays en
transition. À cet environnement international plus complexe s'ajoute l'influence
grandissante des milieux d'affaires, des investisseurs internationaux et des ONG qui
jouent aujourd'hui un rôle majeur dans la manière dont se forment les relations entre
les nations.
La
crise actuelle met à jour ces complexités nouvelles - et aussi les tensions
nouvelles - de notre monde interdépendant; elle soulève toute une série
nouvelle de questions quant à la manière dont il faudra les gérer. Pouvons-nous
maintenir un système commercial stable sans un système financier stable? Pouvons-nous
concilier la nécessité d'un développement durable avec la nécessité d'assurer à des
millions de personnes un niveau de vie décent? Pouvons-nous promouvoir des normes du
travail communes parmi des économies et des sociétés très différentes?
L'interdépendance signifie que nous devons trouver réponse à toutes ces questions
interdépendantes d'une manière plus cohérente et plus équilibrée. Elle signifie
cependant aussi qu'il y a des possibilités d'aggravation des conflits comme de
convergence: les liens qui unissent peuvent aussi irriter.
Il
en résulte un troisième défi. Un grand nombre des problèmes économiques,
environnementaux, voire sociaux auxquels nous nous heurtons ont de plus en plus une
dimension mondiale mais nos politiques restent nationales. Nos dirigeants, représentants
et fonctionnaires sont responsables d'abord et avant tout devant des électorats
nationaux, dont les préoccupations demeurent principalement dans un cadre national. Et,
pour l'avenir immédiat, l'État-nation restera la seule institution viable et légitime
pour l'expression de la volonté démocratique du peuple. Comment désamorcer les tensions
potentielles entre nos intérêts et responsabilités qui ont de plus en plus une
envergure mondiale et nos préoccupations nationales plus étroites? Comment mobiliser
l'appui de la population en faveur de politiques, d'institutions et d'objectifs mondiaux?
Et, surtout, comment éviter un déficit démocratique, qui creuserait un
fossé entre des politiques mondiales et les populations dont elles sont censées prendre
en compte les intérêts?
Une
grande partie des critiques formulées récemment contre la mondialisation sont
irrationnelles ou pires encore. Mais il est vrai aussi que, parmi ces millions de
concitoyens, beaucoup ont des préoccupations légitimes concernant la pauvreté, les
inégalités d'éducation et de revenu, la santé de notre planète, l'innocuité des
aliments destinés à leurs enfants, ou encore les droits fondamentaux de leurs
semblables. Il s'agit de questions très importantes et complexes, trop complexes
peut-être pour être résolues sur CNN ou dans des groupes de discussion d'Internet, mais
aussi trop importantes pour être confiées uniquement aux bureaucrates internationaux.
Cela
nous amène à un quatrième défi majeur: assurer le leadership dans une ère mondiale.
Mobiliser l'imagination et l'effort collectifs est loin d'être une tâche simple à un
moment où nous n'avons plus à affronter un ennemi commun mais des milliers de problèmes
complexes. La guerre froide n'était pas uniquement un conflit d'intérêts géopolitiques
mais aussi un conflit d'idées: démocratie contre totalitarisme, liberté contre
intervention de l'État. Or le ciment de la guerre froide s'est effrité. Les
grandes idées risquent d'être éclipsées par des détails techniques. Des alliances
ambitieuses sont affaiblies par des querelles et rivalités mesquines.
Nous
n'avons pas non plus énoncé clairement ce à quoi devrait ressembler un nouvel ordre
mondial. Un demi-siècle plus tôt, les hommes d'État qui ont imaginé le système
d'après-guerre - les Nations Unies, le système de Bretton Woods, le
GATT - étaient profondément influencés par les leçons partagées
de l'histoire, même si leurs politiques ou perspectives étaient différentes. Tous
avaient vécu le chaos économique des années 30, lorsque le repli sur soi avait
conduit directement à l'effondrement du commerce international, à la grande Dépression,
puis à la guerre mondiale. Tous - y compris ceux qui représentaient les
puissances vaincues - étaient convenus que la seule voie vers la reconstruction
et la paix était la construction d'un édifice international entièrement nouveau, dont
les fondements étaient la liberté, l'ouverture et l'interdépendance.
La
fin de la guerre froide n'avait pas suscité le même besoin de créer un nouveau système
international. Au contraire, le triomphe sur le communisme soviétique tendait à
renforcer le statu quo. Il confortait la conviction que nous étions parvenus
à la "fin" de nos débats sur les choix politiques, si ce n'est la fin de
l'histoire. Et que l'on pouvait oublier la politique étrangère face à des
préoccupations intérieures plus pressantes. Il en résulte une certaine impression de
paralysie devant beaucoup des défis de la mondialisation: nous sommes conscients de
l'énormité des tâches qui nous attendent, sans pouvoir jusqu'ici mobiliser la vision et
le leadership collectifs pour aller de l'avant.
III
Nous
nous trouvons aujourd'hui face à une réalité nouvelle. Si au cours des 50 dernières
années le défi consistait à gérer un monde divisé, le défi qui nous attend
consistera à gérer un monde interdépendant - et nos paysages institutionnels
et mentaux doivent changer. Les événements survenus cette année, et surtout durant les
derniers mois, montrent clairement que le statu quo ne suffit plus. Dans une
économie qui se mondialise de plus en plus et où les frontières disparaissent
- les marchandises et les services, l'investissement, la technologie et l'information
circulent toujours plus vite et plus facilement d'un bout de la planète à
l'autre - nous ne pouvons pas nous contenter de nos vieux instruments et de nos
vieilles méthodes. Nous subissons les événements. Aujourd'hui, nous devons faire face
aux défis auxquels nous sommes confrontés en faisant preuve de la même vision et de la
même imagination que celles qui ont inspiré les architectes du système d'après-guerre,
il y a plus de 50 ans.
Que
faire? À l'évidence, ce n'est pas le moment de définir les grandes lignes du
changement. C'est plutôt le moment de faire prendre conscience du fait que des
changements sont nécessaires. Et, chose plus importante, c'est le moment d'adopter une
vision plus étendue et des objectifs plus vastes. Permettez-moi de décrire brièvement
la direction que nous devons prendre:
Pour
commencer, nous devons passer d'un leadership essentiellement unilatéral à un leadership
qui soit plus collectif - la responsabilité étant mieux répartie. Cela ne
veut pas dire que le leadership des États-Unis est moins important. Au contraire, leur
leadership est plus essentiel encore, car ce que le monde attend des États-Unis est
beaucoup plus difficile et plus compliqué. Pendant la guerre froide, le leadership
voulait dire solidarité, discipline et la possibilité d'utiliser la force pour défendre
ensemble nos valeurs. En revanche, dans un monde interdépendant, le leadership est l'art
de la coopération et du consensus. Il signifie reconnaître que nos intérêts nationaux
sont de plus en plus des intérêts mondiaux et que notre sécurité nationale dépend
toujours plus de la sécurité des autres.
Les
dirigeants doivent expliquer à leur public que la politique économique internationale
recouvre plus que les exportations et les emplois - même si ceux-ci revêtent
une importance cruciale. Ce dont il s'agit, c'est de gérer un monde plus interdépendant.
C'est assurer la sécurité ainsi que la prospérité. Et c'est le fait d'être des
partenaires actifs au sein du système international et dans les organisations
internationales. Les dirigeants doivent expliquer l'une des contradictions qui
caractérisent cette ère de mondialisation - ce n'est qu'en restant isolés
qu'on renonce à sa souveraineté.
Deuxièmement,
nous ne pouvons plus nous permettre de voir les problèmes de façon étroite et
sectorielle. Nous devons considérer les défis auxquels nous sommes confrontés dans une
perspective plus large, et comme constituant un puzzle plus grand dont les pièces sont
étroitement imbriquées. De plus en plus, l'interdépendance économique suscite une
longue liste de questions qui dépassent maintenant les frontières et les
juridictions - de l'investissement à la politique de la concurrence, en passant
par les normes d'environnement, les préoccupations liées au développement, la
répartition des ressources, les normes du travail, les questions de santé, les droits de
l'homme et la sécurité étrangère. De plus en plus, chacun est tributaire de la
stabilité financière, du développement économique, de la sécurité environnementale
et même des réformes politiques des autres.
Dans
ce contexte, la crise actuelle représente à la fois une opportunité et un danger. Un
danger parce qu'en nous concentrant sur le besoin immédiat d'empêcher une nouvelle
contagion sur les marchés financiers nous risquons d'oublier les causes profondes de nos
difficultés - de laisser les arbres cacher la forêt. Mais il peut aussi s'agir
d'une opportunité si nous comprenons que les problèmes auxquels nous sommes actuellement
confrontés font réellement partie d'un défi plus vaste, qui concerne le monde
entier - et appelle des solutions au niveau mondial. Lorsque nous aurons
rétabli la confiance dans les marchés financiers mondiaux, des voix encore plus fortes
se feront entendre qui demanderont une solution appropriée pour les problèmes
environnementaux, les droits de l'homme, les normes du travail, les questions de santé,
les inégalités au plan international ou la criminalité et le terrorisme mondiaux. Et
toutes ces voix auront raison de se faire entendre.
Nous
devons aussi établir une enceinte plus large pour la gestion de ces questions complexes.
Le moment est-il venu, par exemple, de construire une maison chargée de gérer les
questions environnementales - de la même façon que nous avons créé
l'Organisation mondiale du commerce en 1994 pour donner au commerce international une
assise institutionnelle solide? Ou devrions-nous faire plus, et établir un cadre
institutionnel plus large qui s'occuperait de tous les problèmes sectoriels et régionaux
étroitement liés?
Après
la guerre, nous avons créé l'ONU, l'OTAN et d'autres mécanismes destinés à redonner
la croissance, la paix et la sécurité à un monde dévasté. Dans un monde où les
nouveaux risques qui menacent la stabilité internationale sont aussi dus aux crises
financières ou à la dégradation de l'environnement, devrions-nous songer à établir de
nouveaux mécanismes pour gérer notre sécurité collective? Je ne suis pas convaincu
qu'il soit nécessaire de mettre en place une nouvelle série d'institutions
internationales. Ce qu'il faut, c'est se concentrer sur les défis que représente la
mondialisation et défendre la cohérence globale et les règles dans le cadre des
structures existantes - c'est-à-dire réinventer les institutions déjà en place.
Ce dont nous avons besoin, c'est d'une nouvelle courroie de transmission pour la volonté
politique de notre leadership collectif.
Cela
m'amène à évoquer un troisième point: ce n'est que sur la base d'un consensus plus
large que nous pouvons commencer à créer un système qui soit réellement mondial. La
suppression des obstacles économiques qui se dressaient entre nous a été le
résultat - et non la cause - d'un consensus de plus en plus grand au
sujet de l'intérêt de la libéralisation du commerce dans le cadre de règles
communes - un consensus qu'il a fallu 50 ans pour instaurer. De la même
façon, nous ne pourrons trouver à l'échelle mondiale des solutions aux nombreux autres
problèmes auxquels la communauté internationale est aujourd'hui
confrontée - l'environnement, le développement, les normes du travail, les
droits de l'homme, les questions de santé, etc. - qu'en établissant le même
type de consensus depuis la base. Et le consensus n'est possible que grâce au leadership.
Ce
serait une grave erreur que de croire qu'un nouvel ordre mondial peut d'une façon ou
d'une autre être imposé aux autres - que la pression ou la coercition
constitue un raccourci pour arriver au consensus international. Les seules règles qui ont
un caractère légitime - et qui peuvent donc être appliquées - sont
celles qui sont établies par consensus, comme c'est la pratique à l'Organisation
mondiale du commerce. Loin d'affaiblir le système ou d'entraver son fonctionnement, je
suis de plus en plus convaincu que le consensus constituera le seul fondement de la
coopération économique et du progrès au plan international. L'unilatéralisme ne
convaincra aucun pays du bien-fondé des valeurs invoquées par un autre. Cette façon de
procéder est en fait un signe de faiblesse et non de force. Elle révèle un manque de
confiance élémentaire dans le fait que les droits ou les valeurs d'un pays peuvent être
librement partagés par les autres.
IV
Nombreux
sont ceux qui critiquent - aujourd'hui - la mondialisation et le rôle
qu'elle joue dans la crise actuelle. Mais la mondialisation n'est pas une politique
pouvant être considérée comme bonne ou mauvaise. C'est un processus - mû par
les réalités de l'évolution économique et technologique. Il y a 200 ans, la
vapeur a été à l'origine de la première révolution industrielle. Un siècle plus
tard, la production en série et le transport de masse ont permis une deuxième
révolution industrielle. Chacun de ces événements a entraîné un changement radical
dans l'organisation de la production et dans la gestion des affaires publiques.
Aujourd'hui, une révolution dans les domaines des communications et de
l'informatique - la révolution numérique - redéfinit le paysage
économique mondial de façon tout aussi radicale.
Et
comme les révolutions précédentes, la mondialisation a ses propres
contradictions - entre ce que nous pouvons réaliser sur le plan technologique
et ce que nous pouvons comprendre du point de vue politique, institutionnel, émotionnel.
Nous prétendons savoir ce qu'est l'interdépendance au niveau mondial, mais à certains
égards l'opinion publique semble n'avoir jamais été aussi introvertie que depuis les
années 30. Nous comprenons que la coopération et les institutions internationales
sont nécessaires, mais nous nous opposons à l'ingérence dans les affaires intérieures.
Nous défendons le régime du droit au niveau international, mais seulement s'il reflète
nos propres règles et lois. Il s'ensuit que nous nous trouvons entre deux
mondes - celui de la mondialisation de demain et celui d'hier, avec ses
intérêts, perspectives et conflits nationaux. À côté d'Internet, il y a le Kosovo.
Ce
sont là des tensions que seul un leadership et une vision à l'échelle planétaire
peuvent faire disparaître. Nous devons choisir - et la crise actuelle le montre
très clairement - entre aller de l'avant en nous fondant sur des règles
communes, ou sur la puissance. Entre la stabilité et l'incertitude. Le consensus et le
conflit. Un avenir commun. Ou revenir à notre passé divisé - avec tous ses
conflits et toutes ses tragédies.
La
façon dont nous gérerons les défis dans les mois et les années à venir dépendra des
choix que nous faisons aujourd'hui. Car, en fait, la crise financière n'est que la partie
visible de l'iceberg. Ce que nous devons faire, c'est améliorer la gestion de cette
nouvelle interdépendance complexe et croissante que nous appelons mondialisation. Nous
avons besoin d'une vision nouvelle - pour encourager une plus grande
participation et une responsabilité accrue de la part des pays en développement, et pour
mieux comprendre que les problèmes auxquels nous sommes confrontés vont bien au-delà
des simples politiques sectorielles.
Un
jour de la semaine dernière, alors que je préparais la présente allocution, j'ai lu
deux articles: un de Jeff Garten dans le International Herald Tribune, qui préconisait la
création d'une banque planétaire, et un autre dans l'Economist, qui traitait d'une
monnaie mondiale. Ne me demandez pas dans combien d'années nous aurons une monnaie
mondiale - ou si ce sera jamais le cas. Mais ce que je veux vous dire, c'est que
pour sortir de la crise actuelle nous aurons besoin de vision, nous aurons besoin de
courage, nous devrons regarder au-delà des prochaines semaines ou des prochains
mois - comme nous l'avons fait à la fin de la guerre. Et, plus que jamais, il
nous faudra créer quelque chose dont l'incidence se fera sentir au-delà des frontières
nationales et régionales.
J'ai
commencé par dire que l'expérience des 50 dernières années nous a enseigné que la
vision triomphe toujours du scepticisme. C'est ce que montre le fait que le mur de Berlin
est tombé sans qu'il y ait une guerre; ou la construction de l'Europe - d'un
continent dévasté et divisé on est passé à une union douanière, puis à un marché
unique et maintenant à une monnaie unique. Et tout cela a aussi été possible grâce à
la contribution de cette grande nation. Je voudrais dire que nous aurons encore besoin de
cette même vision lorsque nous essaierons de construire un système qui soit réellement
mondial - un système fondé sur des règles et non sur la puissance. Je vous
remercie. |