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Je voudrais tout d'abord remercier le Conseil des relations extérieures de m'avoir
invité à m'exprimer sur les défis auxquels est confrontée l'Organisation mondiale du
commerce dans une économie en voie de mondialisation. La plupart des
décideurs, a-t-on dit, cherchent l'avenir dans le passé. Les généraux ont tendance à
appliquer au combat les stratégies de la guerre précédente. Les hommes d'Etat et les
diplomates, chargés de construire l'avenir, commencent en général par reprendre les
grandes lignes du régime précédent. Cette tentation de se tourner vers le passé est
encore plus forte aujourd'hui, dans notre économie qui se mondialise, où tous les points
de repère semblent nouveaux et où le sol que nous foulons change constamment. C'est
aussi beaucoup plus dangereux. Nous vivons dans un monde qui est déjà lancé sur la voie
du libre-échange mondial; il s'agit d'un processus qui ne peut être inversé ni freiné
sans d'inimaginables coûts pour notre croissance et nos progrès futurs. Le défi à
présent, c'est de nous confronter à un monde de libre-échange et d'intégration plus
poussée, et d'en comprendre les énormes avantages. Edifier une structure globale qui
soit ouverte, universelle et fondée sur des règles, ou bien vivre dans un système
véritablement anarchique, tels sont les termes de l'alternative. Un chapitre de
l'histoire économique mondiale s'est achevé avec la révolution technologique des
dernières décennies et les gigantesques efforts de libéralisation symbolisés par le
Cycle d'Uruguay, un autre va s'ouvrir, dont le contenu dépendra des décisions que nous
allons prendre dans les mois et les années à venir.
Avancer
que la mondialisation est de plus en plus une réalité ne signifie pas que nous soyons
sur le point de libérer les échanges commerciaux dans tous les secteurs ou dans toutes
les régions du monde. A l'évidence, c'est loin d'être le cas. La libéralisation des
échanges est incomplète dans de nombreux secteurs-clés, d'importantes crêtes
tarifaires subsistent; les négociations se poursuivent dans des secteurs cruciaux comme
les télécommunications ou les services financiers; et même les résultats finals du
Cycle d'Uruguay dans l'agriculture, les textiles ou les marchés publics laissent beaucoup
à désirer. Il reste suffisamment à faire en matière de libéralisation pour nous tenir
occupés au cours du siècle prochain. Il est vrai aussi que les pays ne sont pas tous
également intégrés dans le système multilatéral. Les progrès de la mondialisation
ont été beaucoup plus importants en Europe, aux Amériques et en Asie qu'en Afrique,
sans parler de grandes puissances économiques comme la Chine ou la Russie qui ne sont
toujours pas Membres de l'Organisation mondiale du commerce.
Toutefois,
si incomplets que soient nos progrès, la tendance de fond est indubitable. Toutes les
voies - qu'elles soient multilatérales, régionales ou unilatérales - nous mènent vers
une plus grande liberté des échanges. Dans tous les pays, tant développés qu'en
développement, les droits NPF sont en nette diminution, et dans bien des cas, les droits
appliqués sont encore inférieurs. Lorsque les engagements issus du Cycle d'Uruguay
seront entièrement mis en oeuvre, bien plus du tiers du commerce mondial se fera en
franchise de droits. La plupart des restrictions non tarifaires à la frontière ont
également été abandonnées; celles qui ne l'ont pas encore été devraient être
éliminées ou converties en droits selon un calendrier strict. Le commerce des services a
déjà été intégré dans le système multilatéral et, en toute logique, il devrait
bientôt en être de même pour l'investissement. A l'intérieur des frontières, de
nombreux pays procèdent à des réformes fiscales, monétaires et structurelles tout
aussi radicales, en vue d'adapter leur économie à un environnement international de plus
en plus ouvert et concurrentiel.
Mais
c'est au niveau de la prise de conscience que s'opère actuellement la transformation la
plus fondamentale de toutes. Les télécommunications engendrent une audience mondiale,
les transports font du monde un village. De Buenos Aires à Boston en passant par
Beijing, tout le monde regarde MTV, porte des jeans Levis, et va au travail en écoutant
son baladeur Sony. Peut-être pouvons-nous encore imaginer dans le monde actuel un
gouvernement bloquant les jeans Levis ou les émissions de MTV à la frontière. Mais
arrêter les marchandises et les services aurait pour conséquence la migration massive
des gens et de l'investissement. Ce qui est en train de se passer, c'est une révolution
des citoyens à l'échelle mondiale. Et même ceux qui n'aiment pas la direction dans
laquelle nous entraîne la mondialisation n'ont pas de plan réaliste pour remettre le
génie dans la bouteille. C'est dans ce sens très personnel que nous sommes tous à
présent des libre-échangistes.
Ces
changements se reflètent dans l'accroissement du volume du commerce mondial. Les courants
d'échanges ont été multipliés par 15 durant les quatre dernières
décennies - atteignant 6 000 milliards de dollars l'année
dernière - alors que la production a sextuplé. L'évolution mondiale de
l'investissement étranger direct est encore plus frappante. Ces dix dernières années,
les flux d'investissement dans le monde entier ont plus que quadruplé, passant d'environ
60 milliards de dollars à près de 300 milliards de dollars par an. Ces
chiffres font apparaître la nouvelle logique de la mondialisation. La réduction
systématique des obstacles au commerce dans le monde entier, jointe à des baisses
spectaculaires des coûts de transport et de communication, a permis l'émergence d'un
système mondial de production, de distribution et de consommation, dans lequel les
entreprises sont de plus en plus libres d'assembler des intrants provenant des quatre
coins du monde et d'alimenter un marché également mondialisé. Il s'en est suivi une
accélération des flux d'investissement mondiaux, les entreprises découvrant que la
meilleure façon d'obtenir un avantage comparatif en termes de production,
d'approvisionnement, de distribution et de technologie est d'établir une présence
directe sur les marchés étrangers.
On
estime que la production des filiales étrangères de sociétés multinationales est
maintenant supérieure à la valeur du commerce mondial des marchandises et des services,
que les échanges internes des sociétés multinationales représentent plus du tiers du
commerce mondial, un autre tiers correspondant aux exportations hors groupe. Alors
qu'autrefois le commerce consistait en échanges de marchandises entre des entreprises
nationales opérant à partir de marchés nationaux, il s'agit aujourd'hui autant de
mouvements de composants, de services et de technologies dans et entre des entreprises
mondiales opérant sur les marchés mondiaux. Alors qu'autrefois l'investissement
étranger était considéré comme un succédané du commerce - un moyen de passer
par-dessus les obstacles nationaux - il est à présent considéré par beaucoup de
sociétés comme une condition nécessaire. Nous en arrivons au point où le commerce et
l'investissement font maintenant partie du tissu de l'activité économique
internationale.
Comme
des feuilles en automne, les obstacles au commerce et à l'investissement continueront
d'être balayés les uns après les autres par la mondialisation. Mais le puissant vent du
changement met déjà notre capacité d'adaptation à l'épreuve. Le défi immédiat est
d'intégrer les pays en développement en progression rapide. Nul ne tirera meilleur
profit de la mondialisation que ces pays. De nos jours, la production se déplace, les
capitaux voyagent et la technologie est diffuse. Tous les pays, développés et en
développement, se battent pour les mêmes investissements, se disputent les mêmes
marchés et essaient de faire sur le plan de l'innovation la percée qui leur donnera
l'avantage. En ce sens, la mondialisation a gommé les vieilles règles de base de la
croissance économique, fournissant aux pays autrefois relégués sans appel dans la
catégorie "tiers monde" les outils nécessaires pour accélérer leur
développement. Les taux de croissance sans précédent de certains pays d'Asie et
d'Amérique latine en voie d'industrialisation sont la preuve qu'un énorme changement
dans la répartition du pouvoir économique est en cours. Les pays en développement
assurent maintenant un quart du commerce mondial, contre moins de 20 pour cent il y a
cinq ans. Un tiers des 25 principaux exportateurs et importateurs du monde sont à
présent des pays en développement, dont l'Argentine. Il y a 20 ans, seuls
5 pour cent des produits manufacturés des pays industrialisés étaient importés de
pays en développement; en 1990, ce chiffre avait atteint 15 pour cent, et
en 1994, plus de 20 pour cent.
Certains
craignent déjà que l'émergence de pays en développement particulièrement importants
n'envoie des ondes de choc dans le système. Ils s'inquiètent de ce que l'augmentation
des exportations en provenance des pays émergents n'accentue la pression sur les
économies ouvertes du monde développé, ce qui pourrait se traduire, au moins dans les
secteurs sensibles, par une incertitude et des troubles économiques. D'autres se
demandent comment nous allons gérer un système commercial de plus en plus complexe, qui
gagne en largeur et en profondeur. A cela, je répondrai simplement que tous ces
problèmes peuvent être mieux gérés dans le cadre du système global existant qu'en
dehors de lui. A mesure que les pays en développement s'intègrent davantage dans
l'économie mondiale, nous n'avons pas d'autre choix que de les associer de manière plus
étroite et plus transparente à l'élaboration de règles et à la création
d'institutions au plan international, afin de garantir la stabilité de même que
l'évolution du système. Cela souligne bien entendu la nécessité cruciale d'intégrer
fermement dans l'OMC la Chine, la Russie et tous les candidats qui demeurent à
l'extérieur du système multilatéral. Personne ne s'attend à ce que la tâche soit
aisée. L'accession de grands pays en transition pose notamment des questions de fond
essentielles, auxquelles on ne peut pas répondre en compromettant l'intégrité des
règles ou les intérêts des Membres existants. Néanmoins, nous ne pouvons maintenir
longtemps un système cohérent de règles globales qui soit menacé de l'extérieur. Si
nous n'accueillons pas dans nos murs un acteur économique de poids comme la Chine, nous
risquons de n'avoir d'Organisation mondiale du commerce que le nom.
Un
autre défi majeur est de canaliser de façon constructive la concurrence internationale
croissante pour les marchés d'exportation, pour l'investissement, et, de plus en plus,
pour la technologie, concurrence qui s'exerce au grand jour, dans un réseau en expansion
de zones commerciales régionales et suprarégionales. La logique du régionalisme fait
que certains groupes de pays peuvent aller plus loin et plus vite que d'autres dans la
voie de la libéralisation. Mais l'une des principales forces qui font avancer le
régionalisme aussi rapidement est la course pour se tailler une part plus importante des
exportations et de l'investissement. Des pays concluent des accords de libre-échange afin
d'accroître leur accès aux marchés et à l'investissement, ce qui pousse les autres à
se joindre à la course de peur de rester sur la touche. Les accords de libre-échange ont
donc un effet de domino. L'année dernière, l'OMC avait déjà identifié une centaine de
groupements bilatéraux ou régionaux, et chaque mois nous apprenons que de nouvelles
alliances se sont conclues ou que d'autres se sont élargies.
Jusqu'à
présent, cela a généralement été positif. Les accords régionaux ont servi de
tremplin à la libéralisation mondiale, ils ont joué le rôle important de creuset de
l'innovation en matière de politique commerciale, et ils peuvent créer une tension
créatrice au sein du système pris dans son ensemble, accélérant le rythme d'autres
initiatives régionales et multilatérales. Ce que je crains, ce n'est pas tant que les
accords régionaux se referment sur eux-mêmes, mais que leur dynamisme même ne laisse le
système multilatéral à la traîne. Si la libéralisation régionale devance le
processus de l'OMC, le risque est que nous manquions d'un cadre commun de règles et de
disciplines. Si nos intérêts économiques sont progressivement définis en termes
régionaux et non mondiaux, il sera de plus en plus difficile de trouver la masse critique
de pays dont le système multilatéral a besoin pour vivre. Le danger est d'aboutir à un
monde fragmenté, qui nourrisse les frictions et les rivalités interrégionales sans
disposer de l'architecture globale de règles et de procédures nécessaires pour les
gérer.
La
solution à long terme n'est pas d'essayer de restreindre les accords régionaux, sauf à
s'assurer qu'ils continuent de promouvoir les échanges et qu'ils respectent les
dispositions de l'article XXIV du GATT, ce qui reviendrait à tenter de brider la
mondialisation. La solution est de faire en sorte que les deux courants de
libéralisation, régional et multilatéral, se renforcent mutuellement, que toutes les
voies mènent en définitive à l'OMC. En d'autres termes, la solution est de
multilatéraliser le régionalisme chaque fois que cela est possible. Une réponse peut
être trouvée dans le principe énoncé par certains des groupements régionaux de
création récente: l'engagement en faveur du "régionalisme ouvert". Ce que
cela signifie en théorie, c'est la convergence, à savoir que la suppression des
obstacles à l'intérieur d'un bloc sera mise en oeuvre plus ou moins au même rythme que
l'abaissement de ceux qui existent vis-à-vis des non-membres. Dans les faits, cela
pourrait prendre une signification proprement révolutionnaire: en soutenant
"l'ouverture", les accords commerciaux régionaux pourraient jouer le rôle de
catalyseur du libre-échange mondial.
Voilà
qui nous mène au troisième défi qui nous attend dans les années à venir: s'assurer
que le système commercial multilatéral est véritablement universel. Nous allons
peut-être dans le sens d'une plus grande liberté du commerce, mais les progrès sont
inégaux. Les obstacles résiduels et les pratiques discriminatoires détournent les
courants d'échanges et d'investissement, ce qui peut se traduire par de l'incertitude et
des frictions. Cette situation est aggravée lorsque les règles commerciales ne suivent
pas le rythme de l'accroissement de l'intégration économique. Ce qui a la plus forte
incidence sur la forme et l'orientation de l'activité économique aujourd'hui - règles
de la concurrence et flux d'investissement mondiaux, en particulier - ce n'est pas
tant les obstacles à la frontière que les structures de l'économie intérieure. Là, il
y a de plus en plus de risques de frictions commerciales, en raison non pas de divergences
au sujet des règles, mais de l'absence de règles.
Lors
du Cycle d'Uruguay, nous avons réglé les questions qui se posaient en 1986. Nous devons
maintenant nous attaquer à celles qui se posent en 1996 et au-delà. Mais là, il ne sera
pas toujours facile de mettre en place de nouvelles règles. Pendant près de 50 ans,
les négociations multilatérales ont presque exclusivement porté sur la suppression des
obstacles à la frontière, selon un système qui était fondamentalement mercantile:
l'échange d'une concession tarifaire contre une autre. Toutefois, le nouveau
défi sera moins de réglementer les relations entre les économies nationales que
d'établir les règles et les structures d'une économie transnationale. Il n'est pas sûr
que nous sachions clairement comment à la fois élaborer des règles et mener des
négociations dans le domaine tarifaire. Il n'est pas sûr non plus, lorsque nous
négocions dans le domaine des services, des normes ou de l'investissement, que nous
sachions comment mesurer une concession tarifaire ou un accès au
marché, ni que ces concepts conservent la même signification dans une économie
transnationale. Le fait est que dans des nouveaux domaines tels que les services
financiers, les télécommunications ou l'investissement, les intérêts des producteurs
et des consommateurs, des exportateurs et des importateurs, des pays développés et des
pays en développement se rejoignent de plus en plus. Le commerce est un secteur dans
lequel les partenaires ont toujours eu quelque chose à gagner, mais cela est d'autant
plus vrai dans une économie mondiale où la compétitivité et l'innovation dépendent de
plus en plus de l'ouverture aux flux de technologies, de savoir-faire et d'idées.
C'est
dans ce contexte que nous devons également commencer à relever les grands défis qui
nous attendent à l'approche du XXIe siècle: emploi, croissance, développement durable,
etc. Ces défis exigent de plus en plus des solutions globales du simple fait que
l'interdépendance mondiale s'accroît. Il est malheureusement vrai que nous sommes encore
loin de corriger les déséquilibres actuels qui affectent l'économie mondiale, de même
que nous ne sommes pas près de corriger ceux qui existent dans les pays les plus riches.
Il est vrai aussi que ces déséquilibres aux niveaux mondial et national sont absolument
inacceptables.
Mais,
je le dis clairement: la libéralisation demeure le moteur le plus important de la
croissance au niveau mondial, ce qu'avèrent des études telles que le récent Rapport
mondial sur le développement humain qui relève que, si 1,5 milliard d'individus
dans le monde sont plus pauvres qu'autrefois, plus de 3 milliards vivent mieux qu'à
aucun moment de l'histoire. La tendance générale est à une amélioration lente mais
importante du développement humain dans presque tous les pays ces dernières décennies.
Le libre-échange ne peut assurer la distribution de la richesse qu'il crée. C'est là la
tâche principale des gouvernements au niveau national et - du fait de la dimension
de plus en plus mondiale des problèmes - au niveau international. Si les pays
demandent à l'économie mondiale une plus forte protection au nom d'une plus grande
égalité socio-économique, ils jetteront le bébé avec l'eau du bain. Mais,
pareillement, si nous ne trouvons pas de solutions aux problèmes de la pauvreté dans les
pays les moins avancés ou du chômage dans le monde entier, alors, j'en suis certain,
nous compromettrons sérieusement la croissance et le progrès mondiaux.
La
communauté mondiale a toutes les raisons d'être fière alors que ce siècle touche à sa
fin. Les murs qui nous séparent s'écroulent - au plan économique, politique et
idéologique - après un siècle de conflits nationaux sanglants. La masse des pays
en développement est tirée vers le haut par le commerce et la technologie, effaçant
l'une des plus vilaines cicatrices laissées par la première révolution industrielle. Et
nous sommes profondément engagés dans un processus d'intégration mondiale et de
croissance économique toujours plus étendue, processus qui offre la meilleure chance
qu'on n'ait jamais eue d'arriver à une paix mondiale durable. Ce devrait être le moment
pour nous, à la veille du cinquantième anniversaire de la création du GATT, de fêter
notre réussite et de nous tourner vers la voie tracée pour l'avenir.
Si
certains d'entre nous sont inquiets aujourd'hui, c'est peut-être parce que nous ne savons
pas encore clairement où cette voie nous conduit. En un sens, nous sommes victimes de
notre propre succès. La chute du mur de Berlin et la conclusion du Cycle d'Uruguay n'ont
pas simplement symbolisé la fin d'un long combat, mais aussi la disparition d'un objectif
commun. Sur le point d'instaurer cette communauté mondiale des nations qui semblait si
lointaine il y a dix ans, nous manquons subitement d'un objectif unificateur. L'Everest a
été vaincu. En même temps, la motivation idéologique qui nous animait a disparu. Les
clivages de la seconde moitié du siècle ne reflétaient pas seulement un conflit
d'intérêts économiques ou politiques, mais l'affrontement des idées. Au plan
économique, c'était le combat des pays à économie de marché contre l'immobilisme et
le repli sur soi. Au plan politique, c'était la démocratie libérale contre le
totalitarisme. Mais ce dragon bicéphale a maintenant été abattu. Les grandes idées
peuvent faire place à la lente mise au point des détails techniques. Il est possible que
les grandes alliances soient éclipsées par les querelles mesquines et les débats sans
fin.
Mais
notre malaise actuel va plus loin que le sentiment de vide qui nous saisit à la fin d'un
long voyage. La libéralisation et le progrès technologique ont radicalement et
irréversiblement changé le paysage économique. Nous avons fait le grand saut dans la
mondialisation, mais il s'agit d'un monde pour lequel nous n'avons encore pas de réponses
claires et que peu de repères, à l'exception des politiques et institutions du passé.
Mais le déséquilibre majeur réside peut-être dans le fait que les problèmes
économiques, sociaux et environnementaux réellement importants auxquels nous sommes
confrontés à la fin de ce siècle sont véritablement des problèmes mondiaux qui
exigent une vision mondiale et des réponses mondiales. Or, les gouvernements sont des
entités nationales, dont la caractéristique générale est d'être sensibles uniquement
aux préoccupations et pressions locales et de rechercher des solutions locales. Pire
encore, faute de réponses mondiales, nous risquons d'avoir l'impression de ne pas pouvoir
maîtriser le futur. La technologie sera considérée non pas comme un outil destiné à
nous aider à progresser, mais comme une machine qui nous emmène on ne sait où. La
mondialisation sera ressentie non comme un processus fondamentalement libérateur, mais
comme un phénomène contraignant et déterministe.
Il
y a heureusement des réponses mondiales qui sont déjà à notre portée. L'OMC a été
la première grande institution internationale à être créée au cours de la période
postérieure à la guerre froide et au Cycle d'Uruguay. C'est important car l'OMC, j'en
suis convaincu, est l'ébauche d'une architecture globale comme celle dont nous avons
besoin au cours des décennies à venir. Elle est issue de la pression exercée par la
base en faveur du libre-échange et d'une plus grande intégration; ce n'est pas une
institution centralisée et bureaucratique imposée d'en haut. Sa culture est fermement
ancrée dans la tradition de la recherche du consensus et de la coopération entre des
pays souverains. Surtout, elle consacre des droits et des obligations qui ont force
exécutoire, non par l'exercice brut du pouvoir économique, mais par la primauté du
droit.
Le
succès de notre nouvelle organisation dépendra en grande partie du travail que nous
allons fournir dans la période à venir. Il nous faut consolider les résultats du Cycle
d'Uruguay, convenir d'un plan de travail couvrant la période d'ici à la fin du siècle,
lequel avait déjà été prévu à la fin du Cycle d'Uruguay dans ce que l'on a appelé
le Programme de travail incorporé, et commencer à faire face aux défis économiques et
géopolitiques réellement importants que pose un monde globalisé. Mais plus que d'un
simple plan, c'est d'une idée directrice dont nous avons besoin. Cette idée, c'est la
réalisation du libre-échange mondial, la démolition des derniers murs de l'ordre
économique ancien. La progression vers un commerce libre de tout obstacle s'est
accélérée lors du Cycle d'Uruguay avec l'élargissement des négociations dites zéro
pour zéro. Et cet objectif est réalisé au plan régional dans le cadre du MERCOSUR, de
l'ALENA, de l'APEC, de l'UE et des nombreuses autres unions douanières et zones de
libre-échange qui se multiplient dans le monde. Le moment est venu de relier tous ces
fils disparates. A l'aide des calendriers que nous avons déjà établis au titre des
divers accords régionaux, marchons vers un monde sans frontières économiques. Avec la
première Réunion ministérielle de l'OMC à Singapour, nous apporterons les premiers
éléments de réponse importants à ces questions. Ce que nous pouvons démontrer, c'est
que l'OMC est résolument tournée vers l'avenir, que nous avons un plan de travail et que
les lendemains de Singapour sont pleins de promesses.
En
effet, nous ne pouvons pas nous permettre d'échouer à Singapour. Si tel devait être le
cas, nous serions tentés de nous tourner vers le bon vieux temps - si mal
défini soit-il - et de revenir aux vieilles méthodes et aux modèles du passé.
S'agit-il de la période d'avant 1914, lorsque le commerce mondial était fait d'un
enchevêtrement de transactions bilatérales discriminatoires? Pensons-nous au bon vieux
temps du tarif Smoot-Hawley, avec ses droits de douane prohibitifs et ses combines
commerciales réciproques? C'est justement à cause de ce bon vieux temps - et du
chaos économique qui s'en est suivi - que la communauté des nations d'après guerre
a choisi la voie de la libéralisation progressive des échanges sous l'égide d'un
système multilatéral non discriminatoire. Mais l'ennui, avec ce remède, c'est que le
bon vieux temps n'existe plus. Le protectionnisme dans notre monde d'étroite
interdépendance n'est pas une recette pour atténuer la douleur ou fermer la porte à la
mondialisation. C'est le plus sûr moyen d'aviver la douleur et les souffrances, une voie
qui mène, non pas à quelque bon vieux temps mythique, mais aux conflits, à la violence
et à la guerre. La libéralisation n'est certes pas un processus facile, mais le coût du
retour à la protection dans ce nouveau monde globalisé serait intolérable.
Le
rôle du choix dans l'histoire est traité par Karl Marx dans son fameux aphorisme:
Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas tout à fait comme ils
le souhaitent. Marx avait en partie raison. Si nous ne pouvons pas bloquer l'avenir,
nous ne devons pas non plus le laisser nous balayer. La mondialisation, comme je l'ai
déjà dit, est de plus en plus une réalité. Nous avons le choix entre gérer cette
réalité et tirer profit de son immense potentiel, ou essayer de résister à
l'inévitable. La question n'est pas de savoir à quelle vitesse nous progressons vers la
mondialisation, mais si nous voulons que ce processus se déroule dans le cadre de règles
du jeu mutuellement convenues, ou que règne la loi du plus fort, laquelle ne s'exercera
probablement plus au niveau national - quel que soit le pouvoir de celui qui
domine - mais au niveau régional, voire continental. Aucun d'entre nous n'est plus
assez puissant pour préserver sa sécurité économique dans une telle jungle. Une
interdépendance plus étroite signifie que nous tous - grandes et petites
puissances - avons intérêt à maintenir fermement le système sur les rails.
L'enjeu,
alors que nous contemplons l'avenir du système multilatéral, dépasse de beaucoup le
commerce ou l'économie. Des questions de sécurité politique et économique sont en
cause. Il s'agit de savoir comment organiser les relations entre les pays et les peuples,
et de déterminer si nous encourageons la solidarité internationale ou si nous plongeons
dans une spirale de frictions et de conflits mondiaux. Il y a 50 ans, ayant subi
l'épreuve de la guerre et du désastre économique, les hommes d'Etat ont choisi de
construire une libre communauté de nations coexistant dans un monde sans frontières. A
la fin de ce siècle et du millénaire, leur vision est en passe de devenir réalité. La
victoire est proche, ne faiblissons pas dans nos convictions. |
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