
L'OMC n'est pas un gouvernement mondial et personne n'a l'intention de faire en sorte
qu'elle en soit un. Ses décisions sont prises par les États Membres et ses travaux sont
supervisés par les Ministres qui sont responsables devant leurs gouvernements et peuples
respectifs c'est ce qu'a déclaré Mike Moore, Directeur
général, aux
organisations non gouvernementales (ONG) en ouvrant le Symposium de Seattle sur les
grandes questions commerciales internationales des prochaines décennies le 29
novembre.M. Moore a
dit que, sans le système commercial multilatéral, le monde "serait un monde plus
pauvre, caractérisé par la rivalité entre les blocs et la politique de pouvoir, un
monde où il y aurait davantage de conflits, d'incertitudes et de marginalisation".
Il a ajouté que "nous devons rêver d'un monde gouverné par la persuasion, le
règne du droit et le règlement pacifique des différends".
Le texte
intégral de la déclaration de M. Moore est reproduit ci-après.
Il y a 15
ans, le Cycle d'Uruguay a été lancé dans l'apathie générale. On ne saurait en dire
autant de Seattle, c'est certain. Nous sommes passés de l'apathie à l'anxiété et même
à la colère, non pas seulement des manifestants dans les rues, mais aussi des peuples du
monde entier qui ont l'impression qu'ils sont depuis trop longtemps exclus des bénéfices
de la croissance, et de ceux qui craignent pour leur sécurité à une époque
d'incertitude et de changement.
Si les
gens en particulier les jeunes disent que le chômage est trop
élevé, ils
ont raison. Si les syndicats veulent de meilleurs salaires et de meilleures conditions
pour les travailleurs, ils ont raison. Si les écologistes disent que la croissance doit
être durable et ne pas détruire l'équilibre écologique de la planète
ils ont raison. Lorsque les pays en développement disent qu'ils n'obtiennent pas un
accès équitable et la justice économique, ils ont tout à fait raison.
Disons
d'abord clairement ce que l'OMC ne fait pas. L'OMC n'est pas un gouvernement
mondial, le
gendarme du monde, ou un agent défendant les intérêts des entreprises. Elle n'a pas le
pouvoir de dire aux pays quelles politiques commerciales ou quelles autres
politiques ils ne doivent pas adopter. Elle ne supplante pas les lois
nationales.
Elle ne force pas les pays à tuer les tortues, à baisser les salaires ou à employer des
enfants dans les usines. En un mot, l'OMC n'est pas un gouvernement supranational
et personne n'a l'intention de faire en sorte qu'elle le devienne.
Nos
décisions doivent être prises par nos États Membres, les accords doivent être
ratifiés par les parlements et, tous les deux ans, les Ministres se réunissent pour
superviser nos travaux. Il y a une certaine contradiction à entendre les gens, à
l'extérieur, dire que nous ne sommes pas démocratiques, alors qu'à l'intérieur plus de
120 Ministres tous élus par le peuple ou désignés par des Présidents élus
décident de ce que nous ferons.
L'OMC est
une organisation internationale qui sert de médiateur pour régler les différends
commerciaux, qui cherche à réduire les obstacles entre les pays et qui incarne les
accords. Comme le Président Clinton l'a dit, la mondialisation n'est pas un choix de
politique, c'est un fait. La mondialisation est entraînée avant tout par le pouvoir de
la technologie par des transports plus rapides et meilleur
marché, par de
nouvelles communications, par l'immatérialité croissante de nos économies les
services financiers, les télécommunications, les loisirs et le commerce
électronique,
qui constituent une part de plus en plus grande du commerce mondial. Elle est entraînée
aussi par les valeurs communes de la liberté et de la démocratie et par le désir de
partager ce que le monde a à offrir.
La vraie
question que nous devons nous poser est de savoir s'il vaut mieux laisser la
mondialisation se développer librement dominée par les plus forts et les plus
puissants, la loi de la jungle ou s'il vaut mieux qu'elle soit encadrée par
un système convenu de règles internationales, ratifiées par les gouvernements
souverains.
Comment
rendra-t-on l'économie mondiale plus stable en sapant son fondement que constituent les
règles et la coopération? En revenant au même système de blocs régionaux et
d'anarchie commerciale qui a contribué à nous plonger dans la guerre mondiale des
années 30?
Comment
aidons-nous les pays en développement en fermant nos marchés, en restreignant leurs
exportations et en aggravant leur marginalisation?
Comment
améliorons-nous l'environnement mondial en retardant la croissance, en faussant les prix
ou en subventionnant la consommation de ressources rares?
Les
économies dirigées ont les pires conséquences pour l'environnement, pour les droits de
l'homme et pour l'emploi, l'éducation et la santé. Et, d'ailleurs, les pays totalitaires
représentent toujours une plus grande menace pour la paix.
Comment
trouverons-nous des emplois pour les chômeurs ou des toits pour les démunis
en appauvrissant nos économies et nos sociétés? Voyez ces
chiffres: les
exportations ont contribué pour plus d'un quart à la croissance économique des
États-Unis au cours de ces six dernières années. Et elles ont représenté près de
20 millions d'emplois nouveaux.
Les
États-Unis utilisent moins d'acier aujourd'hui qu'il y a 30 ans. Le commerce entre les
pays ne peut pas faire plus de mal à l'environnement que le commerce à l'intérieur des
pays. Nous pouvons bien sûr faire mieux, et c'est la raison pour laquelle vous et moi
sommes ici.
L'OCDE a
conclu qu'une nouvelle série de libéralisation tarifaire ferait progresser la production
économique mondiale de 3 pour cent c'est-à-dire de plus de 1
200 milliards de dollars et que ce sont les pays en développement qui en
bénéficieraient le plus. Le PIB de l'Inde augmenterait de 9,6 pour cent, celui de
la Chine de 5,5 pour cent et celui de l'Afrique subsaharienne de 3,7 pour cent.
Je ne
veux pas dire que les souffrances et les problèmes liés au changement technologique et
économique ne sont pas réels. Ils sont bien réels. Et nous devons y remédier avec les
politiques nationales appropriées: c'est la fonction des gouvernements.
Rappelez-vous
le moment où le mur de Berlin est tombé, le moment où Nelson Mandela a marché
vers la liberté, le moment où le dernier empire d'Europe s'est effondré, et le moment
où les colonels sont retournés dans leurs casernes en Amérique latine. Du Congo au
Cambodge, de la Pologne au Chili, nous avons tous célébré ces valeurs universelles de
liberté. Personne n'a condamné la mondialisation ni les idéaux de la liberté. Comment
cela se fait-il que, lorsque l'écran de fumée s'est dissipé, les peuples ont choisi la
liberté? Et aujourd'hui ces mêmes combattants de la liberté sont à Seattle, pour
exiger la possibilité de faire librement du commerce. Leur direz-vous que c'était mieux
avant? Je ne le ferai pas. Je suis ici pour ouvrir la porte aux hommes et aux femmes qui
travaillent.
Les
opposants et les protestataires ne sont pas tous méchants ou insensés. Beaucoup veulent
améliorer l'OMC. D'autres veulent se l'approprier pour en faire l'expression de leurs
intérêts, ce qui peut être considéré comme flatteur. La plupart visent un engagement
honnête. Le Fonds mondial pour la nature, pour ne citer qu'un exemple, a fait plusieurs
suggestions constructives en vue d'améliorer le lien entre commerce et environnement.
Nous devrions écouter, réfléchir, puis agir. Je me suis adressé précédemment à la
Confédération internationale des syndicats libres. Là aussi, on constate un degré
surprenant de convergence de vues sur la manière dont le commerce peut contribuer à
améliorer les normes du travail, et inversement.
Si nous
élevons les niveaux de vie, nous améliorerons et élèverons les normes du travail, les
droits de l'homme et obtiendrons de meilleurs résultats pour ceux qui sont malades et
ceux qui aspirent à la connaissance.
Le
commerce n'est pas la réponse à tous nos problèmes mais il apporte une partie de la
solution. Il y a peut-être 50 000 personnes qui manifestent contre nous à Seattle. Mais
pensez aussi que plus de 30 pays, soit quelque 1,5 milliard de personnes, souhaitent
accéder à l'OMC. Ils savent ce qu'elle offre et ils veulent en faire partie.
Demandez-leur ce qu'ils veulent.
Et
pourquoi aurait-on tort de vouloir que la Chine et la Russie fassent partie d'un monde
fondé sur des règles? Il est très paradoxal que, alors que le monde célèbre la
liberté politique qui a gagné du terrain partout en Europe, en Afrique, en Asie et en
Amérique latine, ceux qui célèbrent avec ouverture d'esprit ces libertés ont souvent
l'esprit fermé aux libertés économiques offertes par le commerce. Il est contradictoire
que ceux qui donnent généreusement à l'église le dimanche lorsqu'il y a une inondation
ou un tremblement de terre dans le tiers monde signent le lendemain une pétition pour
interdire l'accès aux produits fabriqués par les travailleurs de ces pays.
Pourquoi
luttons-nous à Seattle? Nous luttons pour un système commercial multilatéral qui est un
élément essentiel de l'architecture de la coopération internationale une base
solide dans un monde incertain. Le monde ne serait pas un lieu plus sûr sans
l'ONU, le FMI, la Banque mondiale ou l'OMC, malgré leurs imperfections. Le système du GATT/de
l'OMC est une force pour la paix et l'ordre au niveau international. Un rempart contre le
désordre. Ne serait-ce pour cette raison, nous devons insister sur la légitimité de
notre action.
Nous
luttons aussi pour réduire la pauvreté et pour créer un monde plus intégrateur. Nous
voulons tous un monde plus équitable, un monde où tous ont leur chance. Demandez donc à
la mère de l'enfant malade qui souhaite avoir le meilleur conseil médical que le monde
peut lui offrir, qu'il vienne de Boston, d'Oxford ou de Johannesburg. Dans mon enfance, il
aurait coûté un an de salaire à un ouvrier pour acheter l'Encyclopaedia Britannica à
ses enfants. Cette encyclopédie est aujourd'hui disponible gratuitement sur Internet. Qui
voudrait consulter un dentiste qui applique une technique vieille de 20 ans? Pensez aux
apports de la technologie et de la science pour l'enseignement et la santé.
L'ancien
clivage Nord-Sud, ou gauche-droite, n'a plus cours. Ce qui nous divise aujourd'hui c'est
la différence entre ceux qui accueillent avec confiance l'avenir et ceux qui en ont peur.
L'OMC se compose aujourd'hui de 135 pays, alors qu'il n'y a en avait que 23 qui ont
négocié le GATT en 1948. Aucun de ces pays ne veut moins d'échanges, moins
d'investissements, moins d'emplois ou de technologie ou de recherche. Non, ils veulent
pour leurs familles les mêmes choses que celles que nous voulons.
Enfin,
nous luttons pour créer un monde plus ouvert et interdépendant, où les barrières
seraient moindres et la liberté plus grande. "La liberté est indivisible", le
Président Kennedy nous l'a rappelé il y a plus de 35 ans. Cette phrase doit rester
présente à l'esprit de tous ceux qui voudraient reconstruire les murs entre nous. Bien
entendu, la liberté économique n'est pas la seule liberté. Mais elle est un élément
indispensable de toutes les autres libertés qui nous sont importantes: liberté
d'expression, liberté de conscience, liberté de choix et liberté d'action.
Il y a de
bonnes raisons de dire que la liberté économique, sociale et politique est une condition
préalable fondamentale pour le développement.
J'ai
commencé par demander ce que le monde serait sans le système commercial multilatéral.
Permettez-moi de répondre. Ce serait un monde plus pauvre, caractérisé par la rivalité
entre les blocs et la politique de pouvoir, un monde où il y aurait davantage de
conflits, d'incertitudes et de marginalisation. Une trop grande partie de ce siècle a
été marquée par la force et la coercition. Nous devons rêver d'un monde gouverné par
la persuasion, le règne du droit, et le règlement pacifique des différends au moyen du
droit et de la coopération. Seattle devrait être associée dans le souvenir à la
confiance, en l'occurrence que la liberté économique et politique signifie des niveaux
de vie plus élevés et une meilleure qualité de vie. Il faut espérer que notre vision
du nouveau siècle est à la hauteur de celle de nos parents qui, traversant la
dépression et la guerre, nous ont créés et ont créé nos institutions. Rendons-leur
hommage. Je vous remercie.
|