
Mesdames et Messieurs,Je voudrais tout d'abord rendre
hommage à nos hôtes, les États-Unis d'Amérique, pour la sagesse, le leadership et la
détermination dont ils font preuve en accueillant cette conférence importante.
Je
remercie comme il se doit notre Présidente, Mme Charlene Barshefsky, qui dirigera nos
travaux au cours des prochains jours, et le Secrétariat de l'OMC pour son dévouement et
son professionnalisme.
En
votre nom à tous, je tiens à remercier la ville de Seattle qui nous accueille, ses
dirigeants et ses habitants. À l'époque, personne ne pensait que cette conférence
attirerait autant l'attention, drainant 50 000 personnes dont beaucoup seraient même
invitées.
Mesdames
et Messieurs,
Cette
conférence est condamnée condamnée au succès. Malgré nos divergences à
l'intérieur et à l'extérieur de cette salle, l'OMC réussira parce que ce qu'elle fait
est trop important pour qu'elle échoue. Trop de choses sont en jeu. Il est vrai que nous
nous sommes heurtés à des problèmes à Genève un mur en béton de
possibilités inaccessibles. Nous n'avons pas été en mesure de proposer aux
Ministres un texte unique convenu. Il en fut de même à d'autres époques lorsque nous
avons lancé des négociations.
L'OMC
est une organisation nouvelle. Nous représentons 135 gouvernements de pays
souverains de toutes les régions, de toutes les cultures et à tous les stades de
développement. La Chine est sur le point de nous rejoindre et bien d'autres pays
attendent impatiemment leur tour. Il y a peut-être 50 000 personnes hors du Centre de
conférence, mais il y en a 1,5 milliard qui souhaitent être des nôtres.
Nous
comprenons tous qu'aucun pays ne peut maintenant disposer d'eau propre, respirer un air
pur, gérer une compagnie aérienne ou même organiser un système fiscal ou espérer
enrayer ou guérir le SIDA ou le cancer sans le concours des autres.
Lorsque
le mur de Berlin est tombé, lorsque Nelson Mandela a été libéré, lorsque les colonels
sont retournés dans leurs casernes, il y a eu des célébrations ailleurs dans le monde.
Nous avons célébré les valeurs universelles de la liberté politique et économique.
Personne à l'époque ne criait, ne pestait, ni ne maudissait la mondialisation.
Toutes
les mères qui ont un enfant malade veulent pour lui le meilleur de ce que le monde peut
offrir sur le plan scientifique, tous ceux qui vont chez le dentiste ne veulent pas que
celui-ci utilise des techniques d'hier. Ils ne se plaignent alors des valeurs mondiales ou
universelles.
Je
sais ce que ressentent certains de ceux qui manifestent à l'extérieur. Ils ne sont pas
tous méchants ou insensés.
Ils
ont raison lorsqu'ils disent qu'ils veulent une planète plus sûre, plus propre et plus
saine. Ils ont raison lorsqu'ils demandent qu'il soit mis fin à la pauvreté, qu'il y ait
plus de justice sociale et que les niveaux de vie soient améliorés.
Ils
ont tort de rendre l'OMC responsable de tous les problèmes du monde. Ils se trompent tout
particulièrement lorsqu'ils disent que ce n'est pas une organisation démocratique. Les
Ministres sont ici parce que les populations en ont ainsi décidé. Nos accords doivent
être ratifiés par les parlements. Il s'agit d'une Conférence ministérielle.
Je
sais que la prétendue impasse de Genève relève en grande partie d'une
tactique. La suggestion d'un pays en développement visant à empêcher toute avancée sur
le commerce électronique jusqu'à ce qu'il y ait un meilleur résultat en ce qui concerne
la mise en uvre paraît bonne à Genève. Le refus du commerce électronique est
l'équivalent moderne de la résistance opposée aux chemins de fer, aux routes et à
l'électricité. Le grand intérêt de cet ensemble équilibré que nous allons élaborer
est que chacun doit y trouver son compte.
À
Genève, nous travaillons depuis un an et plus afin de préparer le terrain pour de
nouvelles négociations, et de définir notre programme de travail pour l'avenir. Vos
représentants ont travaillé extrêmement dur et des progrès ont été accomplis.
Mais
le fait demeure que nous n'avons pas aplani nos divergences. Trois fois, nous avons
demandé aux capitales davantage de flexibilité pour arriver à un accord. Mais trois
fois, la décision a été prise de ne pas donner aux ambassadeurs plus de marge de
manuvre. Vous avez pris cette décision. Vous avez décidé que certaines questions
ne pouvaient être réglées qu'à Seattle. Je le comprends. Vous êtes les Ministres,
vous avez été élus, c'est donc vous qui êtes responsables en dernier ressort.
Nous
reconnaissons tous, au fond de nous-mêmes, qu'une nouvelle série de négociations
commerciales large et équilibrée est dans notre intérêt commun parce que nous avons
tous des questions nationales vitales en jeu.
De
nombreux pays en développement rencontrent des difficultés pour mettre en uvre
certains engagements contractés dans le cadre de l'OMC et ils veulent qu'il y soit
remédié avant d'assumer de nouvelles obligations. Et, ce qui est tout aussi important,
ils ont besoin d'un plus grand accès aux marchés pour leurs exportations. Il est
particulièrement urgent de traiter ces questions pour les pays en développement les plus
petits et les plus vulnérables.
D'autres
pays dépendent des exportations de produits agricoles et ils veulent le type
d'accès qui, selon eux, leur a été refusé dans les cycles de négociations
précédents. D'autres encore veulent élaborer de nouvelles règles dans des domaines
comme le commerce électronique, l'investissement, la politique de la concurrence, la
transparence des marchés publics et la facilitation des échanges. Et il y a aussi ceux
qui pensent que nous devons commencer à examiner la relation entre le commerce et les
questions sociales si nous voulons donner à la mondialisation un visage humain.
Il
ne faut pas ignorer les préoccupations des pays les moins avancés. Quel est le coût
réel, pour les nations les plus riches, de la levée des obstacles à leurs exportations
lorsque ces exportations représentent juste ½ pour cent du commerce mondial? Si
nous ne pouvons pas faire cette petite concession aux plus pauvres d'entre nous, quel
espoir avons-nous de tenir le bel engagement que nous avons pris d'éradiquer la pauvreté
au XXIe siècle? Les pays les moins avancés ne sont pas menacés par la mondialisation.
Ils sont menacés par la démondialisation, par l'exclusion de l'économie
mondiale et par un retard encore plus grand. Ce n'est pas la faute du système commercial.
Les gouvernements eux-mêmes sont responsables. Certains gouvernements paient jusqu'à
neuf fois plus pour le remboursement de la dette que pour la santé. De nombreux
gouvernements Membres sont asphyxiés par le poids de l'histoire.
Vous
vous trouvez face à un programme de travail énorme. Certains font valoir qu'il faudrait
le réduire, le rendre plus gérable, moins sujet à controverse. Mais quels intérêts
servirions-nous? Quels intérêts délaisserions-nous? Et quel est le bon moment pour
s'attaquer aux questions difficiles? L'an prochain? Une autre Conférence ministérielle?
La prochaine série de négociations? Les risques de crises financières ou d'une plus
grande marginalisation des pauvres ne constituent pas des défis pour quelque lointain
futur que nous pouvons envisager de manière détachée ou académique. Ils sont déjà
là. Ils sont ici à Seattle, que nous le voulions ou non. Et ils exigent des réponses.
Voyez
simplement combien nous sommes interdépendants. Un quart de la production mondiale
traverse maintenant les frontières nationales et cette part est encore plus
élevée pour les pays en développement, représentant près de 40 pour cent de leur
PIB. Les pays en développement ont besoin, autant que quiconque, d'un système commercial
mondial sûr et stable. Ils ont besoin d'une ouverture plus grande, et non pas moindre. De
règles plus fermes, et non pas plus faibles. Autant que quiconque, ils ont besoin de
nouvelles négociations commerciales pour développer leurs marchés, ouvrir leurs propres
économies et entreprendre des réformes. L'avenir de l'économie mondiale est entre leurs
mains. Ils sont les clients du futur, le niveau de vie des nations riches dépendra du
pouvoir d'achat des nations pauvres au cours du siècle prochain.
Je
suis optimiste. Je crois qu'au-delà de nos divergences immédiates, nous sommes largement
d'accord sur le type de négociation équilibrée qui est nécessaire. Mais je sais
également que nous ne sommes pas à l'abri d'erreurs. Des faux-pas ou des
incompréhensions peuvent encore conduire à l'échec alors que tout laisse présager la
victoire.
Le
prix à payer pour l'échec est élevé. Les pauvres ne peuvent pas attendre, la
science et la technologie n'attendront pas.
Pour
moi le problème est simple. La première moitié de ce siècle a été caractérisée par
la force et la coercition. Le prochain siècle devrait à l'inverse être caractérisé
par la persuasion, celle des États résolvant leurs différends au moyen du droit, ce
grand vecteur d'égalité, celle d'un mécanisme contraignant de règlement des
différends, celle de l'engagement et de l'interdépendance.
Je
viens d'un petit pays mais je ne vois pas en quoi ce que nous faisons ici menace notre
souveraineté. Pour moi, l'interdépendance garantit notre souveraineté et notre
sécurité. Les petits, les vulnérables et les plus pauvres d'entre nous comptent sur
notre organisation et notre succès à Seattle plus que bien d'autres.
Je
me souviens d'une réflexion remarquable de Julius Nyerere, qui disait qu'autrefois la
richesse de chaque village dépendait de la capacité du village voisin d'acheter et qu'il
en allait de même désormais pour les nations. Nos parents ont tiré les leçons de la
grande dépression qui, aggravée par la mise en place d'obstacles au commerce, a
débouché sur les deux tyrannies de notre temps, le fascisme et le marxisme, et donc sur
la guerre; le chaud et le froid.
Ils
ont juré que cela ne se reproduirait jamais et ils ont créé une structure
internationale qui comprenait l'ONU, le FMI, la Banque mondiale et le GATT, désormais
l'OMC, pour réaliser cet objectif de paix et concrétiser cette noble vision.
Pouvons-nous
faire aussi bien que nos parents? Pouvons-nous voir au-delà de directives nationales
restreintes élaborées dans des capitales lointaines?
Il
convient de décider si nous entrons dans le prochain millénaire avec audace, confiance,
compassion et mus par une vision de l'avenir, ou si nous avançons péniblement, indécis
et paralysés par des intérêts établis. Pensez à tous ces hommes et ces femmes qui ont
fait preuve de courage dans les années 40 et aux autres qui, plus récemment, ont
fait tomber les murs de l'oppression économique et politique.
Pensez
un peu à ceux qui, de toute façon, n'ont jamais eu grand-chose. À ceux qui viennent ici
des pays les plus pauvres, des îles et des vallées les plus lointaines et qui veulent
simplement avoir une chance. Pas des faveurs, mais une opportunité.
Si
nous voulons que Seattle soit un échec, il nous suffit de ne rien faire du tout. Nous
pouvons retourner dans nos capitales sans faire le moindre compromis pour ne pas nuire à
nos intérêts. Nous pouvons dire à nos citoyens que nous avons défendu leurs positions
jusqu'au dernier mot. Mais qu'est-ce que cela signifierait? Nous réjouirions-nous d'avoir
empêché les pays en développement d'obtenir un accord plus équitable? D'avoir laissé
un monde plus instable et moins sûr? D'avoir arrêté le progrès? Cela reviendrait à se
réjouir du NON-élargissement de l'Europe. Cela reviendrait à se réjouir de la
construction d'un nouveau mur de Berlin.
Bientôt
vont commencer une nouvelle année, un nouveau siècle, un nouveau millénaire.
Accueillons cela en toute confiance, comme je le fais, parce que l'enjeu est trop
important pour que nous hésitions, que nous soyons timides ou que nous échouions.
FIN |